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  • Mathilde Boileau

2 h 27 ou comment j'ai cru mourir en pleine nuit


Dimanche 4 avril 2022,

2 h 27,

Je me réveille d’un demi-sommeil avec l’horrible impression que mon corps est en train de me lâcher.

Je ne comprends pas ce qui se passe.


Je suis en sueur, tremblante, complètement perdue mais je suis persuadée d’une chose : mon corps déconne complètement.

Je me dis même que je pourrais être en train de mourir.


Impossible de me calmer.


J’ai très mal au ventre.


Je me demande si je dois aller aux Urgences, ou appeler le 15. C’est une autre décision que je prends : j’appelle ma mère.

Au bout de quelques sonneries elle décroche. Miracle.


Le réseau est mauvais, je crains qu’elle ne puisse me parler.

Finalement j’entends ma mère. Je respire.


Je lui explique ce qui m’arrive, mes symptômes, mes sensations. Je lui dit que je pense que je vais mourir.


Elle me répond : « non Mathilde, tu ne vas pas mourir, je crois juste que tu fais une crise d'angoisse »


Je m’énerve, je lui dis dit qu’elle ne me comprend pas, que non je sais ce qu’est de l’angoisse et de l’anxiété mais que là c’est différent. Mon corps ne va pas bien, il y a quelque chose qui déconne. Il est en train de me lâcher.


Ce qui me fait penser ça, c’est que quelques jours plus tôt on m’a diagnostiqué une anémie liée à une carence en fer. « Très courant » me dit tout le monde. « Rien de grave » me disent les autres. Sauf que moi, j’ai un mal fou à me lever, un mal fou à faire des choses. Ça m’empêche d’avoir une activité normale. Je suis en arrêt maladie depuis.


Donc je suis chez moi, avec mon traitement en fer, depuis un peu plus de deux semaines. Les premiers jours de mon arrêt maladie je n’ai fait que dormir. Mais maintenant je dors moins la journée. Et comme j’habite seule, que mes ami.e.s et ma famille sont loin, je m’ennuie beaucoup.


Donc je suis là, entre deux mondes. Celui des gens qui bossent pas parce qu’ils n’ont pas une santé suffisamment bonne, et celui de ceux qui se bouffent la santé parce qu’ils ne bossent pas et qu’ils se sentent seuls.


Ce jour-là, je n’ai vu personne. Je suis sortie faire deux/trois courses mais c’est encore tout ce que j’arrive à faire. Une fois rentrée chez moi, j’ai commencé à m’inquiéter sur ma santé. Je me suis demandée si je ne souffrais pas d’autres choses que d’une anémie en fer. Ça fait très longtemps que je suis fatiguée, en août dernier déjà j’avais fait des analyses car j’avais à peu près les mêmes symptômes.


Pas de carence en fer mais effectivement les indicateurs sur le sang n’étaient pas au top non plus. Mon médecin n’avait pas rappelé, je m'étais dit que ce n’était rien de grave.


J’ai continué avec ma fatigue et mes incertitudes.

Au bout de quelques minutes, je me rends compte que la voix de ma mère me calme un peu. Mais je décide quand même d’appeler le 15 car je ne crois toujours pas vraiment à l’attaque de panique, je pense toujours que mon corps est en souffrance.

J’appelle le 15. Le standardiste m’écoute énumérer mes symptômes et m’indique qu’il va me mettre en relation avec un médecin.


Plutôt rapidement, j’ai le médecin en ligne.


Je lui explique le réveil soudain, le cœur qui bat à 100 à l’heure, les sueurs froides, les tremblements, le sentiment de mal-être inexplicable. Je lui explique que j’ai peur que mon anémie en fer est d’autres conséquences et que peut-être je puisse être en danger.

Le médecin lui, écoute. Sa première réponse n’est pas un mot, c’est un rire.


Un rire méprisant.

Très court. Très clair.


C’est d’une brutalité si forte que je réalise aussitôt que ma mère avait raison, que je ne crains rien pour ma santé physique. Mon corps va bien. C’est bien une crise d'angoisse ou plutôt : une attaque de panique.


Juste après son rire méprisant, il me prend un peu de haut et m’explique avec une condescendance indescriptible que l’anémie en fer n’a certainement rien à voir avec mes symptômes. Que je vais bien et que je pourrais voir un médecin de garde demain matin. Mais il me conseille plutôt de reprendre rendez-vous avec mon médecin traitant dans la semaine.


Je me sens terriblement honteuse à ce moment là. Je me dis que j’ai peut-être privé d’autres personnes de soins importants. Qu'en fait tout va bien. Et que c’est dans ma tête.


Mais en même temps la peur liée à mon état de santé a soudainement été remplacée par une colère immense contre ce docteur.

Parce que je sais instinctivement qu’il a très fait mal son job.

Il n’a à aucun moment parlé avec moi du fait que je faisais une crise d’angoisse ou une attaque de panique.

Il n’a pas cherché à me rassurer ou me calmer.


Il a simplement usé de son sarcasme pour m’inciter à aller consulter mon médecin traitant rapidement. Ce qui m’arrivait n’était manifestement pas digne de son intérêt.


On a raccroché. J’ai rappelé ma mère, j’étais calmée.


Aujourd’hui, je me sens révoltée devant tant d’incompétences à gérer le détresse psychologique des patients de la part de beaucoup médecins.


Dans cette épreuve difficile, j’ai eu de la chance que ma mère ait décroché, j’ai eu de la chance d’avoir une mère.


Mais je me dis quelqu’un de plus fragile que moi, de moins bien entouré qu’est ce qu’il aurait fait ? S’ouvrir les veines ? Sauter par la fenêtre? Allez encombrer le service des urgences ?


A quel moment l’ensemble du corps médical va prendre en compte le fait qu’on est un corps et un esprit et qu’ils sont là pour soigner les deux ? Qu’on n’est pas des machines. Que nous sommes des humains, avec un cœur, une sensibilité et qu’il est de leur devoir de nous accueillir dans notre globalité. Qu’on ne peut pas diviser l’être humain en morceaux sous prétexte qu’en médecine il y a des spécialités.


A quel moment l’ensemble des médecins se rappelleront qu’avant d’être des symptômes nous sommes des être-vivants?


Son rire m’a fait comprendre que je faisais une crise d'angoisse.

Pas ces mots. Son rire.

C’est lamentable.


Comme parfois quand la réalité est trop dure, je vais réécrire ce que j’aurais aimé qu’il se passe lors de notre conversation :

« Bonjour Madame, que vous arrive-t-il ?

-Bonjour Monsieur, merci de me répondre si vite. En fait, je me suis réveillée il y a quelques minutes et ça ne va vraiment pas.


-Comment ça ça ne va vraiment pas ?


«-Hé bien je me sens vraiment mal, j’ai l’impression que mon corps est en train de craquer. Mon médecin a détecté une anémie en fer suite à des analyses de sang. Et j’ai mes règles alors je me demande si je suis pas en train de mourir ou je sais pas. En tout cas, ça va vraiment pas, je me suis jamais sentie aussi mal.

-D’accord madame, alors vous allez commencer par prendre une grande respiration avec moi. Voilà comme ça, c’est parfait. On en prend une deuxième, c’est parfait vous vous en sortez très bien. Est ce que vous pouvez me décrire vos sensations physiques ?

-J'ai des sueurs, je tremble, j’ai très mal au ventre, je suis allée plusieurs fois aux toilettes et mon cœur bat très vite.

-D'accord je vois, ça va aller, vous allez voir. Est ce que ça vous est déjà arrivé par le passé de vous sentir comme ça ?

-Oui il y a quelques années j’ai fait un burnout et j’ai ressenti des sensations similaires.


-D’accord merci de me le dire.


-Qu’est-ce-que vous pensez qu’il m’arrive docteur ?


-Je ne suis pas sûr mais il me semble que ce que vous décrivez ressemble curieusement à une attaque de panique. Notamment le fait que vous pensiez que vous allez mourir. Pourquoi pensez-vous que vous allez mourir ?

-Hé bien comme j’ai mes règles et une anémie en fer ça fait plusieurs jours que je suis vraiment très fatiguée. Et c’est vrai qu’aujourd’hui j’étais très inquiète car la fatigue dure et je me dis que si ça se trouve il y a autre chose…

-Autre chose comme quoi ?


-Je ne sais pas, autre chose…. Je me suis dit que mon anémie en fer était peut-être rendue trop bas et que mon corps ne le supportait plus.

-Je comprends votre raisonnement. Je pense cependant qu’il y a peu de risques. Vous prenez un traitement de fer ?

-Oui tout à fait depuis une dizaine de jours.

-D’accord madame. En tout cas, vous avez bien fait d’appeler. De mon côté, je ne crois pas qu’il y ait de danger imminent avec votre corps. Je pense que vous avez eu peur et que votre angoisse est montée. Ça peut donner cette impression terrible que quelque chose est sur le point de se produire. Le cerveau est un peu perdu finalement. Est ce que vous seriez d’accord avec ce diagnostic ?

-Hé bien… J’ai quand même vraiment l’impression que c’est physique…

-Et ça l’est madame, vous avez raison. La carence en fer et l’anémie donnent exactement les symptômes que vous décrivez : la nervosité, la fatigue, le cœur qui s’accélère. Et l’angoisse, elle, a amplifié tout ça à l'excès... Donc oui, bien sûr que c’est physique avant d’être psychologique. Cependant, même si votre corps est en souffrance, il n’y a pas de risque de mort imminente, c’est ce que je veux vous dire. C’est vraiment l’angoisse qui vous fait penser ça.

-Ah oui, je comprends, merci docteur. C’est vrai qu’en vous parlant je me sens de plus en plus calme, ça me fait du bien.

-Voilà, c’est pour ça que je vous dit que vous avez bien fait d’appeler, car rester seule quand on se sent comme vous vous êtes sentie c’est vraiment difficile. Et je suis content de pouvoir vous aider.


-Qu’est-ce-que vous me conseillez docteur pour la suite ?

-Est-ce-que vous avez quelqu’un de proche chez qui vous pourriez aller quelques jours le temps de vous sentir mieux ?


-Oui peut-être ma mère, ou ma grand-mère.


-Oui c’est un très bonne idée, allez vous faire dorloter chez elles. En tout cas, ne restez pas seule. Et pour la suite je vous conseille de retourner voir votre médecin traitant dès que vous pouvez. Et peut-être d’envisager un suivi avec une psychologue.


-Mais je vois déjà une psychologue.


-Ah très bien. L’angoisse fait elle partie de votre quotidien depuis longtemps ?


-Je dirais quelques années docteur.


-Hum. Hé bien alors je vous suggère d’éventuellement de prendre rendez-vous avec un.e psychiatre aussi. Si ça se trouve il.elle pourra vous aider pour faire baisser l’anxiété par d’autres pratiques comme les TCC (thérapie cognitivo comportementales), l'hypnose ou même des médicaments.


-Oui c’est vrai que c’est une bonne idée, même si j’ai pas l’impression d’en avoir vraiment besoin…


-Faites comme vous le sentez madame, moi je vous donne juste mon avis. En tout cas sachez qu’il y a des lignes dédiées à la souffrance psychique si toutefois ça vous reprend et que vous n’avez pas la possibilité d’appeler un proche. Vous avez SOS Amitié au 09 72 39 40 50 et aussi la prévention du suicide au 3114.

-Oui oui enfin j’en suis pas aux idées suicidaires


-Oui bien sûr, excusez-moi je ne voulais pas dire ça, je vous le dis de manière générale pour que vous sachiez que ça existe. Ce numéro peut sauver des vies ou simplement vous aider pour trouver un chemin plus serein.


-Merci docteur, je me sens déjà beaucoup mieux. Je vais tâcher de dormir un peu.


-Très bien, ça me fait plaisir d’entendre ça. Prenez soin de vous madame.


-Vous aussi docteur. »


Merci de m'avoir lu,

A très vite,

Mathilde


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